³ROUMANIE TERRE DU NEUVIEME CIEL²

Un livre par Ana-Maria AVRAM

Entretiens avec HARRY HALBREICH

³... La nouvelle école roumaine est à mon avis le phénomène le plus fascinant de la musique européenne de ces dernières années...
 Le titre de ce concert final fait allusion au fait que la langue roumaine accorde à ceux qui la parlent deux ciels de plus qu¹à nous : les Roumains disent ³être au neuvième ciel² quand nous ne sommes qu¹au septième!...²
Harry HALBREICH ( Radio France - ³Perspectives du XX Siècle² - Carte Blanche à Harry Halbreich - série de concerts au Grand Auditorium, 10 Décembre 1983 - Cahier des concerts )


AVANT-PROPOS

         On vit dans un monde compliqué...

       Un monde qui se trouve, néanmoins, sur le point de se renouveler et de se clarifier... Un monde qui, une fois de plus, se surprend lui-même comme il s¹entoure de connaissances de plus en plus nombreuses, de solutions numériques, de dates qui, chaque jour, sont mieux stockées, mieux analysées...

        En même temps, ce monde surprend de moins en moins les véritables secrets de l¹existence, les sens et les symboles....

        Ceci est valable pour la pensée.

        Pour l¹art aussi.

       Ceux qui s'occupent de l¹art et qui en font leur métier sont, certes, de plus en plus nombreux. Il y a parmi eux des spécialistes toujours meilleurs. Il ne leur manque pas le frisson de la recherche, de l¹innovation, du renouveau.

       Mais des véritables destins d'authentiques créateurs, on en retrouvera de moins en moins. Beaucoup d¹essais, très peu d¹¦uvres paieraient, révérbérantes.

       Nous sommes dupés par la magie des solutions quantitative, logiques ou positives, compliquant toujours nos procédures. Élaborant toujours des nouvelles techniques, de jour en  jour nous devenons amnésiques au sens métaphysique, aux mystères de la création.

       Dans l¹art, dans la musique surtout, où l¹abstrait et les formes vives s¹accompagnent mutuellement, nous nous engageons à l¹extrême sur la voie du rationalisme, recherchant uniquement les stratégies et les calculs, nous éloignant ainsi de l¹inspiration, de la révélation phosphorescente, nous écartant de la force immanente du geste musical..

        L¹intuition pure a perdu son sens originaire.

        Le recueil de ces pages n¹a pas un sens nécessairement polémique; il veut seulement éclairer, éclaircir un certain tracé, partiellement inédit, qui s¹est manifesté dans les dernières décennies, parallèlement à celui qu¹on pourrait nommer ³officiel².

        La musique basée sur les harmoniques naturelles trouve une réponse possible là ou de nombreux courants d¹avant-garde avaient échoué. Elle aussi cherche le renouveau, l¹originalité. Mais, basée  primordialement sur la réalité acoustique du son - dans la quelle elle puise sa force d¹innovation et de persuasion - la musique spectrale de retrouve dans un juste équilibre, à égale distance du structuralisme et de l¹aléatorisme - apparu comme une réplique au premier.

       Surgi comme intuition  et comme nécessité dans plusieurs ³espaces² culturels, avec de légers écarts, presque au même moment en fait, le travail avec le spectre, à l'intérieur de l¹atome même du son implique, en fait, une assez grande diversité d¹attitudes esthétiques :

       Ainsi, l¹Ecole des spectralistes français, groupés autour de l¹²Itinéraire², travaille surtout à l¹aide de l¹instrumentaire technique et conceptuel de l¹IRCAM. Ces artistes se préoccupent de différents aspects auxquels conduit le spectre sonore.Utilisant plus récemment les possibilités de synthèse sonore ³ en temps réel², leur travail implique des possibilités différentes  de traitement spectral : la fraction, le filtrage, l¹exploration à l'intérieur du spectre, la création de spectres inharmoniques - le tout réalisé à l¹aide de la machine, astucieusement conduite par des programmes de plus en plus complexes. Mais la pensée formelle de ces compositeurs reste, en essence, structuraliste, proche du rationalisme sériel, ce qui crée une dichotomie irréductible ainsi qu¹un éclectisme - non pas dans les structure passibles de manifestation, mais dans les couches les plus profondes de la pensée artistique.

       Quand aux compositeurs italiens -  Farnando Grillo, Claudio Ambrosini, Aldo Brizzi - leur démarche ³spectraliste² a comme point de départ l¹attachement au timbre, l¹amour de la couleur, mais, somme toute, il leur manque peut-être une direction rigoureuse, une option réellement affirmée. Ils ont, certes, un précurseur génial, aujourd¹hui illustre : Giacinto Scelsi, mort en 1989, demeuré un inconnu jusqu¹à la veille de sa mort. Lors de son ³avènement² il balaya d¹un coup, quantité de préjuges et de tabous qui étouffaient la musique contemporaine. Il fut le premier à se rendre compte - en secret - de l¹impasse de la musique sérielle, dans les années-même de son triomphe.  Inconnu, à l¹écart, imprégné de la sagesse que lui donnèrent ses vastes connaissances dans les philosophies mystiques de l¹Inde, il sentit - plus qu¹il ne le comprit - la force irradiante du son .

       On ne peut déceler dans l¹¦uvre de Scelsi un travail de véritable ³dissection² des composantes spectrales du son, mais l¹importance que trouve chez lui le ³son primordial², le son - centre - comme un axis mundi, autour du quel l¹Univers tout entier se trouve convergent; la contemplation calme et majestueuse de l¹artiste devant sa miraculeuse existence sont tout-à-fait nouvelles à l¹époque.

        Donc, plus que le matériau, c¹est l¹attitude spirituelle qui, chez Scelsi, est novatrice.

        Enfin, les roumains...

        Il y a dans la nouvelle musique roumaine un attachement autrement organique pour la résonance naturelle.

         Avec un bagage de tradition folklorique encore vivante, mais aussi une tradition classique assez récente, qui remonte à peine à Georges Enesco, la musique roumaine semble avoir trouvé la voie du spectralisme d¹une manière aussi naturelle que légitime. En fait, les choses n¹ont pas été aussi simples. La musique roumaine, avant de trouver la voie de son originalité dans le spectralisme, est passée, à sa propre manière, par une période structuraliste, avec des résultats très personnels, non négligeables. Il ont existé et existent encore des expériences électroacoustiques, peu nombreuses mais parmi les quelles comptent des réussites artistiquement compétitives ( chose étonnante si l¹on pense à la précarité des moyens techniques).

        Elles ont aussi contribué a développer le goût pour l¹introspection du son qui, chez les artistes roumains est très significatif. Si, chez les français, aborder le monde de la résonance tient du goût pour l'exploration scientifique d¹un champ se trouvant à la portée de l¹artiste, si pour les italiens, c¹est surtout une question de ³nuance², de ³détail², le spectralisme naît, chez les roumains, d¹un besoin de légitimité. Retrouver un consensus - perdu, éparpillé par l¹alerte succession des avant-gardes, devait se passer, dans la conception de certains compositeurs de cette École - comme Iancu Dumitrescu, Horatio Radulescu, Calin Ioachimescu ou autres - par le retour aux Archétypes - et, donc, par l¹utilisation de la Résonance comme source primordiale, intarissable.

         Si ce mouvement artistique est plus spontané, plus près d¹une certaine naturalité, c¹est aussi parce que cette École emploie ( auprès des instruments électroacoustiques ) des techniques ³diagonales² pour les instruments classiques, ainsi que des instruments ³trafiqués² -chose très évidente chez Iancu Dumitrescu, comme chez Horatio Radulescu. Mais le spectralisme roumain n¹est pas constitué, pour autant, dans un refus de la rationalité. Au contraire, il s¹agit d¹une nouvelle appropriation, d¹une nouvelle assumation du réel, en même temps que d¹un essai de transcender les éléments purement physiques, vers quelque chose d¹²hors série², souvent fascinant, symbolique, irradiant.

        C¹est un tracé qui n¹implique donc pas un ³blocage² de la pensée ou un retour rétrospectif à des vérités classées, mais, surtout, une libération de l¹esprit créatif qui se constitue dans un principe esthétique agissant sous de nouveaux horizons de la modernité.

        Cela nous apparaît évident, par exemple, dans la musique ³acousmatique² de Iancu Dumitrescu.

        L¹acousmatique est un terme pré-socratique qui désigne l¹art d¹²occulter² la source pour en faire le message plus mystérieux et, donc, plus puissant. Le terme est aussi employé, à partir de Pierre Schaeffer, par le groupe français de musique électroacoustique INA-GERM. Pierre Schaeffer  lui aussi trouve dans cette idée un argument et une impulsion vers de ³nouveaux horizons² de la modernité. Chez ces compositeurs, l¹occultation de la source sonore reste pour temps du domaine du physique. On écoute sans voir.

        Par contre, l¹²acousmatique² de Dumitrescu désigne l¹art de transformer la source sonore dans une métaphore, ³en guidant l¹auditeur vers de nouvelles sphères d¹une aventure sonore du domaine du cryptique² - comme l¹a remarqué le musicologue berlinois Robert Zank. C¹est ici que l¹utilisation des sons partiels - crypriques, occultés par leur nature-même, trouve une nouvelle signification, autant logique que spirituelle.

         Dans la même voie se trouve aussi l¹idée de ³plasma sonore² - chez Horatio Radulescu. Opérant exclusivement avec des sons partiels, sa musique s¹engendre d¹elle-même, par la transformation intrinsèque du timbre-son, qui opère une ³distribution variable d¹énergie spectrale². Cela crée une forme de non-devenir, de manque total de développement, de temps suspendu et extatique, dû au fait que le rythme apparaît comme un facteur intrinsèque de la matière-son et non pas comme quelque chose modelable de l'extérieur.

         Une nouvelle musique se trouve, donc, au zénith...

         Et comme rien au monde ne se pétrifie, là où la clameur des notions de ³crise² d¹²impasse² se fait encore entendre, où la panique de l¹involution parait gagner du terrain, dans l¹²underground² une nouvelle direction naît. Une ³terra incognita² de la musique, avec l¹aspiration vers de nouveaux idéaux esthétiques.

         Sous le signe de ces nouvelles impulsions se trouvent les pages que voici: Une discussion avec Harry Halbreich sur l¹inédit et la pérennité des valeurs, sur le continu et le discontinu dans la nouvelle musique...  Plusieurs textes écrits par Harry Halbreich au cours des années, et aussi quelques lettres - matériaux témoignant la foi de l¹auteur, ainsi que son effort pour faire connaître la musique roumaine - ou du moins une certaine musique roumaine ( liée à l¹idée de spectralisme et qu¹il avoue aimer entre toutes) qu¹il considère l¹une des vraies révélations des dernières décennies.

         Ce recueil n¹a évidemment pas un caractère exhaustif. Nous nous sommes donc bornés à donner une image au lecteur - le plus près possible de la réalité - sur les conceptions et la position de Harry Halbreich concernant ce phénomène de la musique contemporaine. C¹est aussi la raison pour la quelle on a excepté, dès le départ, quantité de textes - très importants d¹ailleurs - faisant référence à l¹¦uvre de Georges Enesco, pour rester dans la stricte contempotanéité.

         Le musicologue franco - belge Harry Halbreich compte parmi les ( rares!) passionnés et véritablement avertis, qui  ce sont engagés à la recherche du phénomène compositionnel vivant d¹aujourd¹hui, et cela - il faut le dire - à une échelle réellement planétaire. Il possède, en dehors de sa compétence professionnelle, cet élan, propre aux vrais créateurs. Car on ne pourrait dire que les musicologues - ceux qui vivent en direct la fascination des nouvelles idées, le génie de l¹innovation - ne sont pas de vrais créateurs !

         Harry Halbreich nous a offert, tour au long des années, les preuves d¹un grand attachement, ainsi que les témoignages critiques sur la nouvelle musique roumaine.

         C¹est assurément la première fois qu¹un penseur de sa taille, possédant une telle expérience et ³recharge² de pensée est apparu sincèrement et constamment attiré par cette musique. Il est devenu de jour en jour plus persuadé de l'intérêt tout-à-fait particulier de cette nouvelle génération de compositeurs, dans la quelle il distingue un groupe dont l¹originalité est l¹une des plus frappantes de l¹actualité musicale. Son enthousiasme très vif, son attrait pour ce mouvement musical, pour cette musique, qu¹il faudrait nommer, pour une fois, hyper-spectrale généra un intérêt accru, offrant la possibilité de réels contacts du public avec cette musique, en Europe comme aux Etats-Unis aussi. Cela au moment où, en Roumanie-même, ce mouvement était marginalisé, souvent éliminé des manifestations musicales, réduit au minimum dans les mass-média. L¹élan et l¹enthousiasme de Harry Halbreich ont donc représenté pour tous ces musiciens, pour cette musique, une aide immense, un appui moral, dont la valeur culturelle est difficilement estimable.

Ana-Maria Avram. Paris, juin 1990


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